rêve 1 - les dames de service
Quatre dames me font face ; il n'y a pas de décor autour d'elles. Elles sont installées sur deux rangs et forment un carré. Elles sont très sages, très calmes ; elles ont les bras croisés sur le ventre. Elles sont vêtues très proprement d'une blouse bleue, boutonnée jusqu'au col et d'un tablier bien ajusté, à bretelles avec un plastron, uni à fines rayures. Leurs tabliers se différencient par la couleur des rayures, des couleurs vives, rouges, jaunes, vertes, bleues. Elles attendent ; l'autobus par exemple, ou la fin d'un trajet.
Derrière leur apparence calme, elles ont une expression. D'abord, pour toutes, ce sont des dames de service compétentes et zélées, d'une solide constitution physique, comme on en trouve dans les écoles communales. Les dames de service y sont respectées. Par les enfants parce qu'elles apportent la nourriture et servent à la cantine ; parce qu'elles font le ménage et veulent qu'on ne salisse rien, qu'on range ses affaires, et parce qu'en cas de manquement elles sont capables de réprimande, toujours relayée, au besoin, par le directeur ou le maître. Par les maîtres parce qu'elles font un travail d'intendance dont ils veulent tout ignorer et qui leur permet de se consacrer uniquement à la pédagogie. Par les parents parce qu'elles prolongent leur action éducative et, au minimum, appliquent – à elles-mêmes comme aux enfants – des normes institutionnelles auxquelles ils obéissent par ailleurs aussi.
D'autre part, elles se distinguent l'une de l'autre par le caractère qu'exprime leur visage pourtant impassible. Celle qui est assise au premier rang à droite arbore un air satisfait, de celle qui est certaine que toute l'organisation qu'elle a mise en place est convenable, que les instructions qu'elle a données seront suivies pendant son absence et qu'elle trouvera à son retour son monde tel qu'elle prévoyait qu'il serait en partant, qu'il conviendra certainement de faire quelques ajustements, mais uniquement sur des points de détail.
Celle du second rang à gauche a une expression un peu tendue. Elle semble interroger du regard, les yeux bien écarquillés, les sourcils légèrement relevés, la tête et le cou en avant. Une expression où cette nuance d'anxiété est plutôt le fait d'une réelle sollicitude ; si elle est inquiète, c'est de ce qu'il pourrait manquer quelque chose du fait de son service ou de celui de l'équipe, auquel cas elle est prête à satisfaire immédiatement la demande ; aucune trace de culpabilité ou de remords dans cette attitude qui traduit uniquement un désir de mieux être pour autrui, une certaine abnégation. Elle doute.
Les deux autres ont une expression moins prononcée. Celle du deuxième rang à droite est disponible ; elle n'a pas le même souci que sa voisine car ce qu'elle sert correspond toujours exactement à la demande. S'il faut plus, ce sera une nouvelle demande et elle donnera ce qu'il faut, jusqu'à la prochaine fois.
Celle du premier rang à gauche semble être l'assistante de sa voisine ; elle aurait une fonction qui consiste à favoriser l'application sur le terrain du service de l'équipe. Mais il n'y a pas de rapport hiérarchique entre elles quatre. Elles forment une équipe peu nombreuse et efficace, qui dispose, du fait de la personnalité de chacune, de la palette des compétences nécessaires pour accomplir sa besogne.
Je contemple d'en haut une large avenue, un boulevard qui m'évoque le boulevard Saint-Germain, à Paris. Sur la chaussée, un véhicule motorisé débouche à vive allure. C'est une plate-forme découverte montée sur de petites roues de caoutchouc, munie de deux banquettes confortables. Je reconnais chez les passagers l'attitude digne des dames de service. Trois d'entre elles sont assises dans le véhicule ; la quatrième se trouve dans un grand panier en vannerie relié par une cordelette d'une dizaine de mètres à la traîne du véhicule. C'est une posture bien précaire car le fond du panier risque de s'user par frottement sur le pavé et la passagère pourrait se blesser ; mais le panier est solide et ne présente aucune détérioration. A sa silhouette, je reconnais la dame de service anxieuse. Elle agrippe les bords du panier regarde droit devant elle, visage au vent. Les trois autres sont assises droites sur les banquettes de la plateforme à roulettes, bras croisés. La plate-forme aborde un large virage du boulevard ; le panier continue sa trajectoire rectiligne et disparaît momentanément de mon champ de vision mais, par élasticité de la corde, revient sur la chaussée. Une voiture se trouve en plein milieu de la chaussée. Un homme se tient à côté ; il attend sa femme qui traverse vers la voiture au moment même où le panier reprend sa trajectoire derrière la plate-forme. Le choc semble inévitable. Pourtant, le panier passe tout près, mais la femme est prise par la corde. A cause de la tension de la corde, la femme manque d'être étranglée ; elle est renversée mais elle se relève aussitôt, se dégage et continue son chemin vers la voiture où l'homme s'apprête à monter.
La plateforme à roulettes et le panier d'osier avec leurs occupantes continue sa course folle.
Mon commentaire :
Les 4 dames de service sont comme 4 composantes de la personnalité. Par exemple le libre-arbitre, l'énergie, la volonté et quelque chose d'autre qui pourrait être l'intuition, la créativité.
Au réveil, j'étais perplexe. Il m'a semblé comme une évidence que la dame de service dans le panier était la dame anxieuse, que je crois la représentation de la créativité. Mais à la réflexion, rien ne me permet d'affirmer cela. La dame de service dans le panier peut être l'une des quatre.
Le panier est tiré par la plate-forme motrice, comme s'il était à sa charge et à la merci de sa trajectoire. Mais là encore, rien ne me permet de l'affirmer. Se pourrait-il par exemple que le panier guide la plate-forme, un peu comme l'esquimau depuis son traîneau guide et commande les chiens qui le tirent ?
Le sens du rêve est alors tout différent. Dans ce cas, ce n'est pas la créativité qui est le "boulet" de matérialité, mais bien la matérialité qui est au service de la créativité, pour lui donner du mouvement, pour la faire avancer.
Je pourrais imaginer n'importe quelle autre dame de service dans le panier, à la fois charge inerte et élément décisionnel de l'équipe. Le libre arbitre par exemple, qui permet de faire ses choix, qui permet de s'engager, a besoin de créativité, d'énergie et de volonté pour s'exprimer. Et en même temps il doit parfois être mis à l'écart, mis en réserve, il doit rester en arrière plan.
Mais il y a un autre groupe de 4 femmes que l'on retrouve dans des textes anciens (Platon, Aristote, Le Livre de la Sagesse dans l'Ancien Testament). Il représente les 4 vertus cardinales : la Prudence, la Tempérance, la Force et la Justice. Elles aussi sont interdépendantes.

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