Pouvoir de la fée noire
Presque un an après, octobre 2008. Même scenario sauf que là, c'est Fred Vargas flanquée de son "Homme à l'envers" qui me tiennent compagnie.
Ils ont viré la fée. A la place, il y a de gentils serveurs très attentionnés (bon, il oublie quand même le poivre et le sel). Mon onglet arrive dans un délai résonnable (j'ai effectivement commandé un onglet), mon quart de rosé l'a précédé de quelques minutes, le temps de siroter deux trois gorgées en guise d'apéro. Non seulement mon onglet arrive juste à temps après ce moment d'apéro, mais il arrive tel que je l'attendais, c'est-à-dire saignant, et surtout tel que je l'avais commandé. Et devine quoi ! La sauce ! C'est une sauce au roquefort ! celle que je voulais !
Plus de serveur argentin qui chaloupe entre les tables non plus. Au lieu de cela un type qui m'a accueilli et qui m'a proposé une bonne table à l'étage, alors que je lorgnais bêtement sur une table contre la vitrine. A l'étage, on est mieux.
Autour de moi, que des gens calmes, qui parlent calmement, qui rient même, détendus. Parce qu'ils ont eu la bonne viande qu'ils avaient commandée, cuite comme ils voulaient avec la bonne sauce, et qu'ils n'ont aucune raison d'en vouloir à personne. Surtout que les frites sont bonnes (fines, dorées, pas grasses).
La mousse au chocolat est sans histoire. Le café est bon.
Quand je te disais que les fées transforment les crapauds en princes charmants ou à défaut n'importe quoi d'autre dans la même proportion.
Décembre 2007. J'ai un peu plus d'une heure pour déjeuner. J'ai un bon bouquin (les réquisitoires de Pierre Desproges dans "le tribunal des flagrants délires", émission disparue de France Inter). Pourquoi pas une bonne pièce de viande sans histoire avec des frites, un peu de vin, un cadre conventionnel, rien qui me prenne la tête... Hippopotamus est à 2 pas. J'entre. C'est mon jour de veine ! une table est libre contre la vitrine. La table voisine est un peu trop proche, mais le type qui l'occupe n'a pas l'air envahissant. Personne ne vient m'accueillir ; je demande au client si la table à côté de lui est libre, elle est libre, je me contorsionne pour m'y asseoir après m'être débarrassé de mon manteau.
Je feuillète la carte. Surprise ! une seule page consacrée aux viandes et encore n'y a-t-il le choix que d'une pièce de boeuf, ou alors des choses monstrueuses pour 3 ou 4 personnes ! Bon, ça sera la pièce du boucher 190 grammes.
Dès que la serveuse arrive, c'est-à-dire après 10 minutes, je commande une pièce de viande de 190 grammes, saignante, avec des frites. "Une sauce avec ?" "Oui, quoi ?" "Echalotes, roquefort, poivre." " Echalotes".
Mais avant de prendre ma commande, la serveuse s'est adressée à mon voisin. Apparemment, il a renvoyé ce qu'on lui avait servi. Il voulait une viande cuite à point, on lui a apporté une viande dure et trop cuite. Cela doit dater d'avant mon arrivée, je comprends qu'il soit mécontent. Il se plaint : une viande cuite à point doit être moins longue à préparer qu'une viande très cuite, ironise-t-il. Il parle très sèchement à la serveuse, qui est une petite jeune fille noire mignonne à l'air sympa qui n'a pas l'intention de se faire engueuler à la place des cuistots incompétents. D'ailleurs le type n'est pas un violent, ni un sanguin. Il ne cherche pas l'esclandre. Il a juste faim, il est juste vexé ; ça le rend désagréable. Forcément.
Au bout de quelques longues minutes, on lui apporte son plat. Je crois comprendre que c'est à peu de choses près la même chose qu'il avait refusée tout à l'heure. La viande semble seulement moins dure. Enfin, il s'en contente. Nous échangeons quelques mots et il me raconte sa mésaventure que j'avais devinée. Je lui souhaite quand même un bon appétit en pensant qu'on peut choper un ulcère en mangeant contrarié.
L'heure tourne.
Les pages de mon livre aussi.
Ce n'est pas la petite jeune fille noire qui revient, mais un monsieur, façon chef de rang, portant plusieurs assiettes. Il en pose une devant moi, avec un geste chaloupé comme dans un tango argentin. Les 190 grammes de viande ont terriblement rétréci à la cuisson, mais les frites sont pas mal. La sauce ? A l'échalote ? Non, au poivre ! Le serveur argentin est déjà loin, il est déjà tard, j'ai déjà très faim. J'aime bien le poivre aussi. Je taille dans ma viande trop cuite, je trempe mes frites dans ma sauce au poivre, je mange.
Mon voisin a fini. Il demande un café et l'addition en même temps. Comme on tarde à les lui apporter, je lui demande s'il va partir sans payer, puisque personne n'est à l'horizon. Mais non, il est honnête. Il le regrette dans un haussement d'épaules.
La petite jeune fille lui apporte son addition et son café.
Il l'avale prestement puis se tourne vers moi et me dit "ils ont oublié de compter le vin !" "Vous allez réclamer ?" "Je crois qu'elle a oublié me dit-il ; ça ne peut pas être un geste commercial, elle me l'aurait dit" "L'erreur semble assez dans la logique du service de ce restaurant en effet".
"Au revoir Monsieur. C'est le genre de situation dont il a si bien parlé" me dit-il en montrant du menton le bouquin de Desproges.
"Oui".
Et je sais d'un coup que ce type et moi rendons un hommage.
Une mousse au chocolat copieuse et sans surprise plus loin et je me retrouve devant la caisse pour payer. La petite jeune fille me demande d'un air navré si je ne veux vraiment pas de café. "Non merci", je n'ai plus le temps.
La note se monte à 21,50 €, sans oubli ni excès.
Je sors 2 tickets resto à 7,50 plus un billet de 10. Je tends le tout à la fille.
Pendant que j'ajuste mon écharpe, elle fouille dans sa caisse.
Elle lève vers moi des yeux étonnés et amusés. "Je n'ai pas de monnaie" me dit-elle en me tendant mon billet. Je le prends, étonné et amusé "Ben... tant pis alors !?" "Ben oui, tant pis".
Et je sors du resto en remontant bien haut la fermeture Eclair de ma parka, parce que ça s'est pas mal rafraîchi. Il doit bien faire zéro.

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