L'Espricerie

1 - Préambule

Un préambule, comme si je devais me préparer à déambuler dans le domaine du funéraire. En réalité, j'y déambule depuis 19 ans. Je m'y balade ; on m'y balade. On me voit en professionnel, moi, pas vraiment. Je crains toujours que le professionnalisme me coupe du contact humain. Et il y a quelque chose qui tient du privilège à avoir un contact humain dans la société telle qu'elle se structure en ce moment. Je veux dire qu'avoir un contact immédiat et fort entre des personnes qui ne se connaissent pas est plutôt rare dans notre société qui tend à l'individualisme. Voilà pourquoi je garde mes distances avec le professionnalisme, et pas seulement dans ce métier. En général. Mais j'y reviendrai, parce que le fait d'être professionnel est aussi un moyen d'établir un contact d'une autre nature.

Je considère comme une chance pour moi d'exercer un métier fait de sensibilité. Si j'avais jamais su dire ce que je souhaite, je pense que j'aurais dit cela : toucher les autres et être touché par eux.

J'ai eu 14 ans. Puis 15, puis 16, 17, 18, et ainsi de suite jusqu'à 23, où j'ai définitivement abandonné l'idée de réussir des études. Pendant cette dizaine d'années, ce qui domine ma vie, c'est la musique. Du jour où je touche une guitare (à 7 cordes, d'origine russe) puis, vers l'âge de 16 ans à un piano, ma vie tourne autour de la musique. Je me souviens qu'au tout début, après qu'on m'a nommé les 6 cordes usuelles de la guitare et montré l'accord de do majeur, je passais des heures à m'imprégner du son des notes, de leurs consonances, de leurs dissonances. L'oreille dans la bouche (l'orifice) de la guitare, je planais sur des ondes simples. J'avais connu la même sensation alors que j'avais peut-être 4 ou 5 ans quand un jeune homme ami de mes parents, militaire en permission, m'avait prêté son harmonica. C'était toute ma petite tête qui vibrait avec l'instrument. Les lamelles d'acier mettaient mes lèvres et tout le dedans de mon corps en vibration. Je pouvais viser pour ne jouer qu'une seule note, mais ça demandait beaucoup d'application. Je préférais jouer la bouche simplement posée sur l'instrument, ce qui faisait jouer plusieurs notes et cela parlait un étrange langage. Alors qu'une note est une note, n'est qu'une note qu'on peut chanter soi-même, le mélange des notes voisines d'un harmonica est véritablement riche de sens. Le son a une consistance, il contient une sensation. Et quand je soufflais tout doucement, le son prenait une profondeur vertigineuse. J'étais dans un long corridor, un long corridor, un long corridor. Parfois, j'arrivais fortuitement à créer un vibrato. Le son prenait, en plus de son épaisseur, de la souplesse, du moelleux. Il vivait comme un immense serpent, qui s'éloignait dans une espèce de brume à mesure que mon souffle s'épuisait.

C'était merveilleux. Le militaire est reparti. En voyant ma joie, mes parents m'ont offert un harmonica. Pour eux, c'était un instrument dont il fallait apprendre à jouer ; pour moi, c'était un instrument pour rêver. Je n'ai jamais été fichu de jouer correctement un air d'harmonica depuis. Et je ne peux maintenant encore m'empêcher de regarder l'instrument avec un sentiment de respect.

La guitare m'a fasciné tout autant mais heureusement, j'ai été pris en charge par John, Paul, George & Ringo, Paul & Art. Je n'ai pas mis longtemps à apprendre les accords, les enchaînements qui sonnent, les rythmes, les arpèges, les pickings. Sans être un virtuose, je me débrouillais plus que bien au bout d'un an.

Puis le piano est arrivé. Mes parents en ont fait cadeau à ma sœur pour son bac. Pareil, sauf que le piano étant un plus gros instrument, je pouvais mieux plonger dans le son, me baigner dans le son. Plus tard, aux moments les plus intenses, il m'est arrivé de déshabiller le piano de sa carrosserie de bois pour tenter d'obtenir un contact plus physique avec le son. Je veux dire un contact charnel, sensuel. Pour que le son touche ma peau. Dans ces moments-là, je jouais avec ardeur, presque avec violence. Et je composais. Si bien que mes parents ont jugé opportun de protéger mes créations et qu'il m'ont convaincu de devenir membre de la SACEM. Il n'ont pas dû forcer pour me convaincre parce que secrètement, je me voyais déjà... A cette époque, il fallait justifier d'un niveau de théorie musicale au cours d'un examen. Il fallait aussi constituer un dossier où devait figurer 6 œuvres éditées dans le commerce. Par chance, un éditeur de musique avait justement ouvert boutique en face de la SACEM... J'ai été convoqué à l'examen un jour d'août. J'avais 17 ans. Au 6 de la rue Chaptal, par un matin ensoleillé, j'ai tiré au sort un thème parmi trois enveloppes. La mélodie proposée sur 2 mesures, en 2/4, était à développer en au moins 8 mesures, avec refrain, pour une durée totale d'au moins 2 minutes 30 ; 2 heures dans une pièce avec un piano, une table, deux chaises, une armoire. Papier à musique et crayon. J'avais appris par cœur quelques semaines avant les styles musicaux et leurs partitions. On m'avait consolé d'avance en me disant que tel ou tel chanteur connu n'avait réussi le mythique examen de la SACEM qu'au bout de la 3ème ou 4ème fois. J'ai réussi du premier coup et j'ai été admis comme membre au premier échelon.

Je n'ai jamais gravi les autres échelons. L'ambition, gravir les échelons, tout ça... Ce n'est pas mon affaire. Je voulais "faire de la musique". Pendant près de 20 ans, j'ai déposé régulièrement des œuvres musicales, dont une cinquantaine de chansons. La musique, j'allais la chercher très loin en moi. Dedans moi. Ce n'est pas très original de dire ça, mais c'est ainsi. La musique, pour moi, c'était de l'introspection. Et ce qui s'entendait, au final, c'était vraiment des morceaux de mon âme. C'est con à dire comme ça, pourtant, il n'y a pas d'autre façon de le dire.

Au début, je me nourrissais de la musique des Beatles, de folk, de hard rock, de country ; plus tard est venu le blues, et le jazz il n'y a pas si longtemps. Je préférais aussi Beethoven à Bach et j'étais parfaitement insensible à la musique de Mozart. J'assimilais ces musiques, ces ambiances et je restituais des choses personnelles d'une bonne musicalité je trouve. Puis, lorsque je me suis libéré de l'influence des maîtres, je n'ai quasiment pas joué d'autre musique que la mienne pendant de nombreuses années. Je devrais plutôt dire que je n'ai pas joué de musique, sauf la mienne. A la fin, à force de n'être influencé que par moi, je tournais en rond. Imperceptiblement mais inéluctablement, je me suis isolé. Cela m'a permis d'affiner  un style certainement, le mien, mais sans être confronté au reste du monde musical, il s'est formé comme une plante qui pousse sans tuteur et je peux dire maintenant qu'il n'a pas réussi sa croissance ! Seul à jouer, seul à m'écouter, à la fois maître et élève, je suis entré dans une spirale, un maelström. Et plus je me refermais sur moi-même, plus je cherchais à plaire aux autres, au plus grand nombre, c'est-à-dire à tout le monde. En fait à personne. Pas même à moi.

C'est à cause de cette contradiction qu'un plomb a pété !

J'ai détesté ma musique.

Je me suis noyé dans le maelström.

Et je suis mort. Et là, sans le savoir, je n'étais pas très loin des pompes funèbres.

Concrètement, juste avant d'être mort, j'étais désocialisé. Aucune activité socialement utile pendant près de 3 ans. Des relations familiales de plus en plus tendues, des liens affectifs et amicaux distendus ou brisés. Sans lien, sans relation, on devient un aliéné, un fou. Je suis donc allé à l'hôpital des fous qui se trouvait à 2 pas de chez moi, à l'hôpital Sainte-Anne, persuadé qu'on allait me garder en observation.

Un samedi matin, je rentre par la grande porte et j'avise une dame assise dans une guérite en verre. Elle feuillète un magazine. Elle en lève à peine les yeux quand je lui explique que je suis très inquiet pour ma propre santé mentale. Je lui dis que, à mon avis, je devrais passer des examens pour être hospitalisé. Elle m'écoute parler le plus calmement du monde, mollement mais sans indifférence. Puis elle me dit qu'il y a bien un service qui traite de cela. Elle est sur le point de me l'indiquer quand elle se ravise et me dit d'aller voir au préalable un certain docteur L. Elle m'indique un chemin compliqué et je me trouve quelques minutes plus tard dans la salle d'attente d'un psychothérapeute. Chaque samedi matin, quand il n'oublie pas de venir, et quand il arrive à l'heure, il occupe un bureau dans le service de neuro-chirurgie.

Après avoir écouté mon histoire et les motifs qui me conduisaient chez lui, le docteur L m'a dit 2 choses qui ont réellement changé ma vie. L'une était qu'il allait me donner les armes pour affronter les difficultés : cela m'a guéri sur le champ de ma paranoïa, car je pensais justement avoir toutes les armes, je pensais être le plus puissant et je n'avais donc pas besoin d'armes. Le piège venait de se refermer : je n'avais pas besoin d'armes, c'est donc que je n'envisageais plus de me battre.

La seconde était qu'il fallait voir les choses avec réalisme. Cela a été une révélation. J'ai regardé cette proposition comme un athlète porte la flamme olympique vers la vasque sacrée. Le lundi suivant, j'allais à l'ANPE, je trouvais la petite annonce qui m'attendait, le lendemain j'avais un entretien d'embauche et le jeudi suivant, 15 novembre, je commençais à travailler.

C'est pendant ces quelques jours que je suis mort, entre le samedi et le jeudi 15 novembre suivant. C'est-à-dire que j'ai fait une croix sur mon passé de musicien, sur la recherche de moi, sur la recherche de la perfection, pour ne plus voir que la réalité, faite de salaire, de mensualités de crédits, de loisirs pour ma femme et de brioche pour mes filles...

Le plus drôle, c'est que l'annonce était rédigée de telle manière qu'on ne pouvait pas deviner le domaine d'activité. Aussi, en attendant mon entretien d'embauche assis sur un mauvais fauteuil en skaï, j'ai vu comme un clin d'œil de mon pote le Hasard parce que j'étais entouré de couronnes de fleurs artificielles, de plaques souvenir dédiées à de chers disparus, d'ex-votos dégoulinant de compassion.

J'étais dans une entreprise de pompes funèbres. La société s'appelait CIEL. Michel Leclerc en était le patron.

Le premier jour, vers midi et demi, Michel Leclerc me demande si je ne vais pas manger. Il a dû comprendre à mon air évasif que je n'avais pas une thune pour ça. Il a plongé la main dans sa poche et m'a donné un billet de 100 francs d'une petite liasse. Je suis allé au resto du coin de la rue, "Aux Cent Kilos". A l'époque l'établissement était tenu par Gilbert et Mireille. Avec son accent du sud est, Mireille m'a proposé soit une saucisse avec des haricots blancs, soit des pâtes avec une côte de porc. J'ai su après que c'était tout ce qu'elle savait "cuisiner". La saucisse était bouillie et les haricots blancs en boîte réchauffés bouillants ; les pâtes étaient trop cuites et sans sel et la côte de porc hyper cuite dans l'huile. Ces trois personnages sont tout droit sortis d'une chanson de Brassens et ce qu'ils m'ont donné ce jour-là, ce sont des trucs qui me tiennent encore au coeur et au corps. Je ne les ai pas oubliés. Cette première journée, avec eux et les pompes funèbres, c'était de l'humanité à l'état pur. De la vie, simple et robuste. A table, j'avais les larmes au yeux. Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait ni comment des gens que je ne connaissais pas pouvaient se montrer si généreux envers moi. Après 3 ans de quasi isolement social, le contraste a été violent.

Je me suis jeté dans le travail comme on se jette dans l'eau fraîche et claire d'une rivière. J'ai me suis jeté sur le travail comme un mort de faim.



Article ajouté le 2007-10-21 , consulté 6 fois

Commentaires



Poster un commentaire





http://





Merci de recopier le nombre présent à gauche dans la case de texte ci-dessous ( Pourquoi ? )





Liens

Voir les articles de la catégorie " Pour un rôle moderne des pompes funèbres "

Imprimer cet article

Retour aux articles


Recommander ce blog | Contacter l'auteur | Reporter un abus | S'abonner au blog Flux RSS du blog | Espace de gestion

Créer un blog gratuit avec Blog4ever