L'Espricerie

La Mort est une escorte

La Mort est une escorte mais façon contre-torpilleur.
J'en connais un. Il s'appelle "le Terrible". Je l'ai un peu connu.
Tous les contre-torpilleurs sont terribles.

Un jour, tu lui as dit où tu voulais aller et il fait en sorte de te garder sain et sauf, toi et ta cargaison, corps et âme, jusqu'à bon port. Il te protège et il s'efface en même temps. Il est à tes ordres et en même temps il peut t'empêcher de faire ce que tu voudrais. Il est à tes ordres parce qu'il obéit à la mission que tu lui as confiée, d'aller quelque part, à un certain endroit ; et il te dirige avec autorité, pour te faire prendre peut-être des chemins plus longs et difficiles, contre ton gré. Parfois cela te semble arbitraire et absurde. Mais tu n'as rien à dire ; sans lui, tu es perdu. Sans lui, tu es à la merci des torpilles de toutes sortes, des pirates, des écueils, des ouragans.

C'est pareil avec la Mort, à la différence près que tu ne sais pas que tu lui as dit où tu veux aller. D'abord, la Mort n'est pas un bateau avec du fuel, des hélices et des canons de 37 mm et donc tu ne communiques pas avec par radio, sémaphore ou petits drapeaux de couleur ; ensuite, le jour où tu lui as dit, tu ne lui parlais pas vraiment par exemple. Tu te parlais à toi-même, dans ta tête, et tu ne savais pas qu'elle écoutait. Mais elle est toujours avec toi, à tes côtés, alors... Peut-être que tu parlais avec quelqu'un mais en fait, ça lui a parlé à elle. Elle s'est dit « Tiens, il veut aller là lui ? ! Ça lui ferait plaisir ça, à elle ! ? » et hop ! c'est parti. D'ailleurs, tu n'as pas besoin de "parler" pour qu'elle entende.

Comprends bien : elle ne va pas t'emmener dans telle ou telle ville, comme si c'était une agence de voyages.

Disons que tu lui as dit où tu voulais aller avec des mots muets, des mots secrets. Des mots aussi légers et fugaces que les rêves. Si un rêve te réveille en pleine nuit, tu as bien du mal à le raconter, non ? Le décor, l'ambiance, le caractère et l'histoire des personnages du rêve, tu ne les mets pas facilement en mots.
Là, c'est pareil. Sauf que ce n'est pas un rêve de nuit, c'est un rêve de vie.

Tout ça, ça fait que tu ne sais pas vraiment ce que tu as pu lui dire. Ni ce qu'elle a compris. Mais ne t'en fais pas, elle a bien compris. Tu ne lui as pas fait de phrases, avec la grammaire et l'orthographe correctes, en lui expliquant petit a petit b le comment et le parce que. Et même maintenant, tu serais bien en peine d'expliquer là où tu veux aller. Pourtant tu y vas.

Et elle va t'y accompagner.

Et te protéger jusqu'à ce que tu y sois. Tant que tu ne seras pas en vue de ce que tu cherchais vraiment, de ce que tu as toujours voulu finalement, elle va te protéger. De toutes les emmerdes de la vie ; elle te tirera d'affaire, tu n'as rien à craindre d'elle, tu peux avoir confiance.

Pars à la recherche de ce que tu veux, même si tu ne sais pas ce que tu veux, surtout si tu ne sais pas ce que tu veux. C'est uniquement parce que tu ne sais pas le dire, parce que les mots n'existent pas, ou parce que tu ne les connais pas. Elle, elle a tout compris et elle t'accompagne, comme une escorte. Elle va te guider et te protéger tout à la fois.


Il y a une légende que je voudrais te raconter. Sans illustrer tout à fait ce que je pense, cette histoire peut inspirer une réflexion personnelle. Et puis j'ai envie de raconter une belle histoire et j'ai envie d'écrire, alors...

Nous sommes dans des temps très reculés, dans des temps bibliques. Le décor est les pays du Moyen-Orient où plantées en plein désert, Babylone et Bagdad sont des villes prospères, animées, actives. Elles attirent des marchands des quatre coins du monde connu, c'est-à-dire le vieux continent. Ils sont tour à tour vendeurs et clients, honnêtes et voleurs selon qu'on les trouve à l'échoppe ou à la taverne. L'ambiance est au commerce, à l'échange. A cette époque, les hommes croient en des dieux qui sont des êtres vivants, qui les côtoient, qui les accompagnent dans chacun de leurs actes ; ils les prennent à témoin dans leurs négociations.

Dans une rue de Babylone ou de Bagdad, d'Uruk ou de Ninive, un riche marchand rentre chez lui. Les poches pleines, le rire dans l'âme, il est déjà en pensée dans son logis, agenouillé devant la cache de son trésor. Il y versera tout à l'heure le produit de sa journée, puis y plongera les deux mains. Il laissera s'écouler les pièces entre ses doigts, les écoutera trébucher, recommencera. Mais pas trop car il risquerait d'abîmer les pièces, et il veut donner la plus belle à sa fille. Le marchand retrouve son regard d'enfant et ne se lasse pas des éclairs dorés que fait la bougie discrète sur son petit amas de richesse.
Il ne fait pas tout à fait nuit et il marche vite, tête baissée, absorbé par son unique pensée. Il ne voit pas que la Mort est là. A vingt pas devant lui, elle se tient immobile et sereine, immense au milieu de la rue désertée, car la Mort vient dans la solitude. C'est cette solitude soudaine qui tire notre marchand de son songe. L'animation de la ville qui faisait que son secret était un secret avait insensiblement disparu et l'idée de son opulence s'était évanouie. Il lève les yeux et découvre l'horrible obstacle. Il ne peut douter que la Mort soit là pour lui puisqu'il est seul dans une rue déserte. Et il ne veut pas qu'elle le prenne. Il veut jouer encore avec son or, le ramener à son épouse, agrandir sa maison, établir ses enfants, honorer ses dieux. Il n'est pas temps pour lui de mourir. Il faut fuir. Il part à toutes jambes, en retroussant sa djellaba et par un chemin détourné, il rejoint sa chambre où il s'enferme à double tour. Il ne dort pas de la nuit. Toute la nuit, il torture son esprit à trouver le meilleur stratagème pour terminer rapidement ses affaires et partir, se mettre à l'abri d'une nouvelle fâcheuse rencontre. Au matin, sa décision est prise : il liquidera le reste de son stock, en le bradant au besoin et partira. Tout sera préférable à rester plus longtemps dans cette ville maudite.

Le marchand passe la journée du lendemain à négocier, marchandant juste ce qui est nécessaire pour sacrifier à la tradition mais résolu au fond à écourter les palabres : il faut qu'à la nuit il n'ait plus aucune attache ici. A la nuit, effectivement, il peut boucler son ballot, charger son mulet et prendre la route. Cette nuit-là, il dort peu et mal, juste un somme au bord de la route.
Au matin, il atteint un village qui ignore tout de l'effervescence de la grande ville et de la fièvre commerciale des souks. Il avise une taverne ; il y prend une chambre et un repas pour lui, une stalle et du fourrage pour son mulet. Il dort tout le jour. En fin de journée, il s'accorde une promenade, cette bourgade doit bien avoir quelque chose à vendre ou à acheter. Il va au hasard des ruelles, discute avec des artisans, salue des ménagères et s'enquiert de leurs besoins, enfin évalue le potentiel commercial de l'endroit. Il se fait tard, les villageois rentrent chez eux en lui souhaitant la bonne nuit. Le marchand prend alors conscience qu'il pourrait s'être égaré. Ces rues étrangères se ressemblent toutes pour lui et aucune maison ne lui rappelle les environs de son hôtel. Il revient sur ses pas mais s'aperçoit bien vite qu'il tourne en rond en fait. La panique le gagne car il ne peut plus demander son chemin à quiconque, les rues sont désertes, il est seul. Seul, isolé. Il reconnaît cette solitude et comprend tout à coup. Il se retourne. La Mort est là. Immobile et sereine, immense au milieu de la rue à vingt pas devant lui. Elle lève un bras qu'elle tend vers l'homme. Il est déjà loin. Il court, tourne à droite, tourne à gauche, fonce droit devant lui et comme par miracle passe devant son hôtel. Il s'y engouffre, bouscule l'aubergiste, grimpe dans sa chambre, fourre ses affaires dans un sac, se rue à l'écurie, jette une couverture sur son mulet, l'enfourche et part au trot. Il jette une pièce d'or par dessus son épaule pour payer sa nuitée, pique sa monture et s'enfonce dans la nuit devant lui.

Il voyage à nouveau toute une nuit, l'esprit enfiévré par la vision qui le hante désormais et par l'obsession d'échapper à sa poursuivante. Il sent confusément son impuissance à se soustraire à son intention. Alors il cherche un réconfort dans la logique, dans le raisonnement qui donne aux hommes l'illusion d'être maître des choses. Qu'a-t-il fait pour mériter d'être déjà emmené ? Tant d'injustice n'est pas concevable, il s'agit d'une erreur. La Mort ne vient pas pour lui, ce n'est tout simplement pas possible. Il décide donc de résister. Il restera en vie et pour cela, il va opposer une logique implacable à l'absurdité de la Mort. D'abord, il doit choisir une destination. Jusqu'à présent il a fui sans discernement, dans l'affolement de sa peur. Mais maintenant il n'a plus peur et il ne fuit pas, au contraire. La destination à choisir ne peut être sa ville, car c'est là qu'on s'attend à ce qu'il se réfugie. Il ira à Samarkand, où il n'a jamais mis les pieds, où il n'a aucune relation, où il n'a pas commercé ; de plus, la ville n'est pas toute proche d'ici et assez éloignée de son domicile. Une fois là, il laissera passer un peu de temps avant de rapatrier sa famille.
Sur cette bonne décision, il s'endort à la chaleur du feu de son bivouac.

Le lendemain, il prend la route en direction de Samarkand. Il voyage plusieurs jours, s'arrêtant dans de petits villages, louant une chambre simple aux habitants ; il partage leur repas, les remercie au matin et reprend discrètement la route.
Durant ces quelques jours, il ne revoit pas le spectre. L'angoisse le quitte et sa confiance revient. Il a eu raison de ne pas douter et sa décision était bonne. Il arrive ainsi à Samarkand. La ville est animée mais calme. Sa sensibilité de marchand lui dit que les affaires sont tranquilles ici. Il s'enfonce dans la ville, guide son mulet par des ruelles qu'il ne connaît pas. Un instinct lui commande de rechercher l'endroit le plus calme, car une vie nouvelle va commencer et il veut qu'elle soit sereine. Une voie s'ouvre à sa droite. Il s'y engage. Cela semble une impasse. Tout au fond, des murs blancs bordent une maison dont il ne voit pas la dimension. Il devine seulement un jardin fertile, s'il en juge par la ramure des figuiers et des orangers qui dépasse du mur d'enceinte ainsi qu'à l'odeur de jasmin qui envahit l'impasse. Le silence révèle une fontaine et une volière d'oiseaux. C'est là qu'il veut être. Dès demain, il verra si la négociation est possible pour habiter le lieu.

Alors qu'il s'enfonce dans l'impasse pour mieux apprécier l'atmosphère toute particulière de l'endroit, le soleil décline. Les choses se teintent d'or, son ombre s'allonge, la rumeur de la ville décroît. Et puis tout se tait. Et quand il pousse la grille du jardin, il sait que la Mort est là, immense, immobile et sereine.
Le marchand n'a pas peur. Il s'adresse à elle. « Que me veux-tu ? Pourquoi ne m'as-tu pas pris déjà ? Jusqu'où vas-tu me poursuivre ? Si tu ne veux pas de moi, cesse de me tourmenter car j'ai trouvé l'endroit où je veux être. Je sais maintenant la vie que je veux mener. Je veux à présent faire commerce pour les gens et non pour l'argent. Et vivre en paix en famille et non plus sur les routes loin des miens ». Et la Mort lui répond « Tu es parti si vite à chaque fois. Je voulais t'expliquer à notre première rencontre. A la seconde, je te montrais la direction. Pourquoi es-tu parti si vite ? Je venais te dire que je t'attendrais à Samarkand ».
Le soleil qui décline allonge les ombres et celle du marchand touche à présent la Mort. Elle se fond en elle, elles se confondent, ne font plus qu'une.

Et la Mort ayant pris sous son manteau l'ombre du marchand disparaît dans le jardin.



Article ajouté le 2007-10-15 , consulté 6 fois

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