Dimanche, 13 heures.
13 heures.
Moi, aujourd'hui, ici et maintenant, je sais que je peux dire "j'ai faim" et que je vais manger dans quelques minutes, quand ça sera prêt.
Je sais aussi qu'il y a des gens, aujourd'hui, qui peuvent dire "j'ai faim" et qui savent qu'ils ne mangeront pas, parce qu'il n'y a rien à préparer.
13 h 02
Mais je ne sais pas s'il y a des gens qui ne peuvent pas dire "j'ai faim" tellement ils n'ont jamais eu vraiment de quoi manger, tellement ils ne connaissent que la faim sans avoir la référence de son absence.
13 h 05
Je suppose qu'il y en a.
13 h 06
C'est difficile à concevoir...
C'est prêt ("à taaable !")
20 heures.
... quelqu'un qui aurait toujours connu la sensation physique que provoque la faim. Qui vivrait avec cette sensation comme on vit avec sa petite taille ou son daltonisme. Qui s'en arrangerait. Comme d'une malformation. Et pourtant la faim n'a rien d'irrémédiable, rien d'irréversible.
20 h 23
Ce qui est difficile à concevoir, c'est que cette faim-là, d'extrinsèque devienne intrinsèque. Qu'une cause extérieure, l'absence de nourriture, puisse être à ce point constante qu'elle imprègne à la longue un être humain jusqu'à ce qu'il... en conçoive une fatalité.
C'est prêt ("à taaable !")
Mardi, 23 heures.
J'ai honte.
Je réalise que je pense à la faim.
23 h 10
J'ai honte de pouvoir penser à la faim.

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