Hideuse cohérence
C'est assez difficile à dire mais... Aujourd'hui, les gens étaient laids.Je prends le métro 2 fois par jour (j'habite près de Paris et je travaille dans cette ville).
Ce matin, ça allait à peu près. Mais ce soir, c'était terrible.
Que des gens laids. Physiquement pas beaux. Des femmes au visage masculin, aux traits épais. Des hommes mufles (un s'est assis près de la fenêtre sur une banquette qu'il devait partager avec une dame ; il avait une mallette, un parapluie pliant et un journal. De plus, il était un peu fort, pas gros, mais trapu. Il a quand même voulu lire son journal, tenant son parapluie d'une main et retenant sa mallette posée sur ses genoux de l'autre. Quand il a tourné une page, c'était toute une organisation ; son parapluie volait devant le nez de ses voisines, je voyais le moment où il allait s'ouvrir ; sa mallette a glissé un peu, il l'a ramenée au passage. Mais il a quand même tourné la page, il a quand même lu l'article qui l'intéressait, il aurait fini par le lire quoiqu'il arrive.
Un autre avait ouvert deux strapontins pour s'y coucher. Il était assis sur l'un et accoudé sur l'autre, la tête reposant contre la paroi, les jambes à moitié dans l'allée centrale ; la bouche ouverte, il dormait d'un sommeil si profond que rien ne l'a réveillé en six stations.
Un autre est monté en même temps que moi. Il avait une valise à roulette surmontée d'un sac de voyage. Il avait une barbe de plusieurs jours et portait des vêtements usés et tachés. Il paraissait un peu un vagabond. Il a déposé sa valise près de la porte tout de suite en entrant parce qu'il ne pouvait pas la manœuvrer facilement à cause de l'affluence. Et puis un strapontin s'est libéré, alors il est allé s'asseoir en laissant sa valise là-bas, assez loin de lui. A la station Montparnasse-Bienvenüe, plusieurs personnes descendaient et encore plus montaient. Comme la valise était devant la porte, elle l'obstruait à moitié, alors les gens se contorsionnaient pour se croiser, pour enjamber la valise, sans réveiller le dormeur sur ses strapontins. Et le type qui semblait un vagabond n'a pas fait un geste, il ne s'est pas levé pour déplacer sa valise ni pour faciliter les mouvements des gens, il est resté assis sur son strapontin sans même un regard pour la scène dont sa valise était l'acteur inerte.
Un autre qui est monté en même temps qu'une jeune fille, s'est retrouvé face à elle devant une place libre. Lui avait un sac de voyage, elle était plutôt élégamment habillée ; ils devaient avoir le même âge, 25-30 ans. Ils se sont arrêtés en s'interrogeant du regard au sujet de la place assise. La fille avait un regard de fille, à la fois aimable, candide et franc. Lui a fait un regard implorant, désolé, tellement au bout du rouleau et il lui a dit "Je prends la place, ça ne vous dérange pas ?". Elle a répondu "Non non, je vous en prie", avec un petit mouvement de la tête, celui que tu as quand tu choisis entre une tartelette aux fraises copieusement garnie et pas fraîche et une autre toute luisante, toute pimpante mais avec moins de fraises bien rouges.
Laideur des vêtements. Laideur des attitudes. Laideur de l'attente déguisée en vécu. Laideur de l'intrusion singeant la relation. Laideur de la naïveté qui enlumine l'indifférence. Laideur de la lâcheté maquillée en tolérance.
Laideur de mon regard. Laideur de moi.
Laideur du temps pisseux qu'il a fait toute la journée.
La seule chose qui apparaît comme une réelle beauté, dans cette putain de tranche de journée, c'est la cohérence de tant de laideurs mélangées. Le collage de tant de matériaux qui donne au tableau une puissance de laideur, une puissance dans la laideur. Un laid puzzle de pièces laides qui s'emboîtent parfaitement les unes dans les autres. Et un puzzle terminé, c'est satisfaisant à défaut d'être beau (c'est vrai ça. Il y a des puzzles qui représentent finalement des chiens dans des paniers ou des paysages de montagnes suisses avec un lac et qu'on est content d'avoir terminé).
Je ne suis pas autrement surpris d'avoir été sensible à la beauté contenue dans la laideur ambiante. Finalement.

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