L'Espricerie

Les enfants pleurent pour ça.

Que c'est dommage !... Que c'est dommage !... Comme c'est dommage ! Isn't it a pity ! N'est-ce pas une pitié ? Les sanglots d'enfants battus par leurs parents sont plus des sanglots de pitié que de douleur. Les effets de la violence sont irréparables. La violence laisse des cicatrices à l'âme, qui la défigurent, qui l'enlaidissent. Des marques sur la peau de l'âme, de griffes, de brûlure, des endroits où la peau est boursouflée, plus sombre ou plus pâle, glabre et durcie. L'enfant qui sanglote le sent confusément : j'étais lisse, mon âme avait la peau fine et douce ; maintenant, je vais devoir vivre avec une cicatrice, une cicatrice de plus. Bien sûr, j'y arriverai, je vais assumer cette laideur, je vais faire avec. Mais mon âme sera un peu moins séduisante pour les autres, je devrai être encore un peu plus convaincant à l'avenir avec les autres, pour qu'ils m'acceptent, pour qu'ils acceptent de travailler avec moi. Je vais avoir peur de ma laideur, je vais avoir peur de mes cicatrices quand je regarderai mon âme et je n'oserai pas la montrer, de peur qu'on ait peur, de peur de faire peur. J'aurai peur, demain, tout à l'heure quand j'aurai fini de pleurer, et que je me retrouverai face à face avec moi, j'aurai peur. Demain, il faudra que je maquille mon âme. Ce sera dur, et long parce que ce sera difficile de cacher les cicatrices, d'imiter la peau originelle de l'âme avec du fard. Où se procurer ce fard ? Comment s'en servir ? Quand ? Qui va m'apprendre ? Je vais avoir beaucoup de travail pour trouver toutes ces réponses ; et je ne pourrai rien faire d'autre ; avant de jouer, avant de rire, avant d'aimer, il faudra que je me maquille ; certainement, cela me laissera un peu moins de temps disponible ; je serai souvent en retard à mes rendez-vous pour jouer, rire ou aimer. Et si je ne me maquille pas, quelles seront mes journées ? Je n'oserai pas sortir ainsi, j'aurai trop honte. J'ai maintenant devant moi un peu plus de journées d'isolement et de solitude. Je sais que de telles journées doivent exister, qu'elles sont inévitables, mais je n'en voulais pas d'autres en plus. C'est de toi qui me frappes que je veux tout apprendre, toutes les choses utiles et bonnes, pour être fort et heureux. Et ce que je devrais te demander de m'apprendre en premier, c'est farder l'âme que tu abîmes. Je ne peux pas te demander ça. Je vais devoir apprendre le maquillage tout seul, en priorité, avant toute autre chose.

L'enfant qui sanglote après les coups, pleure pour ça.



Article ajouté le 2007-04-20 , consulté 6 fois

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