J'aime la Mort
J'aime la Mort. Pas la peine de tourner autour du pot, ça se voit tout de suite. Je pense à elle tout le temps ; j'ai envie d'être avec elle tout le temps ; je la vois partout ; je nous veux ensemble partout. Ça ne m'est pas arrivé souvent d'être comme ça. Deux, trois fois à peine, tu vois, ce n'est pas beaucoup. Mais là, je crois que c'est sérieux.
Il n'y a qu'une chose qui me gêne, c'est pour le lui faire savoir.
Oui, parce que j'ai quelque expérience de la chose, du "c'est-pas-comme-ça-qu'il-fallait-faire". Exemple : une un jour me demande de faire un choix. Je ne la choisis pas elle. C'est pas comme ça qu'il fallait faire ! D'une seconde à l'autre, je n'existais plus. Du jour au lendemain, tu n'es plus du tout intéressant, tu n'es plus rien qu'un mec qui ne veut pas s'engager, un de plus, toi comme les autres, vous les mecs, vous êtes tous pareils. Et quand tu veux t'engager un peu, pas longtemps, éventuellement pour pouvoir te rengager, ou t'engager encore, ailleurs, non, c'est pas comme ça qu'il fallait faire, il fallait t'engager pour la vie ; pour un non ou pour un oui, "c'est pas comme ça qu'il fallait faire". Avec la Mort, pas de danger, elle demande rien, tu ne peux pas te tromper ; tu ne fais jamais ce qu'il ne fallait pas.
Mais quand même, ça me gêne. Il faudrait que je me décide sans trop tarder, parce que sinon… Parce que sinon j'entends d'ici la morale : ce n'est pas après qu'il faut dire qu'on aime, c'est avant. Eh ! oui, les histoires d'amour sont pleines de ces non-dits. Je devrais lui dire que je l'aime, que je l'aimerai toujours, jusqu'à ce que l'humour nous sépare. Oui, l'humour ! Qu'est-ce que tu croyais ? Que toujours rime toujours avec amour ? Ben non, toujours rime avec humour. Les poètes devraient s'entraîner à faire rimer amour autrement qu'avec toujours, et nous proposer des choses. Amour rime avec tout court, par exemple ; avec velours. Ou bien des rimes par l'absurde, du genre : amour rime autant avec toujours que baise rime avec jamais, ou quelque chose comme ça.
On se voit de temps en temps. Je l'appelle ou elle s'invite. On passe un moment ensemble. On ne fait pas grand chose, on parle ; enfin, je parle, c'est surtout moi qui parle. Tout seul, parce que, elle, elle a rien à dire. Ça peut paraître ennuyeux comme ambiance mais d'un autre côté, c'est reposant. Je m'allonge, j'éteins toutes les lumières et je lui raconte des histoires ; je dis ce qui me vient à l'esprit, je raconte ma vie. Je romance un peu forcément, je fais joli, parce que sinon ça serait trop triste. Je ne sais pas si tu imagines ce que c'est que de parler tout seul, face à face avec du noir. Quelque part, ça fout la trouille, c'est pour ainsi dire angoissant. Alors j'invente de jolies images comme d'autres sifflotent. Pourtant il y a dans ses silences une espèce de résonance, comme ça. Je m'en aperçois surtout si je lui pose une question. Oui, parce que si je rencontre un problème, je lui pose une question. Silence. Et sa réponse est loin d'être inutile ; le silence, finalement, est une solution qui dissout tout. Parfois, le silence est la réponse qu'il faut. Tchak ! Je ne lui dis pas n'importe quoi ; et je me contente de son silence. Ainsi, je lui ai laissé entendre que je voulais bien qu'on parte ensemble, tous les deux. Non, je ne le lui ai pas dit. Ben non, je ne peux pas dire à la Mort, je veux vivre avec toi. La phrase paraît simple à dire, il faut croire que ça ne l'est pas. Je lui ai laissé entendre seulement. Silence. J'ai su m'en contenter, je n'ai pas insisté.
Évidemment, l'idéal serait qu'elle fasse une proposition. Mais je n'y crois guère. Pourquoi s'intéresserait-elle à moi en particulier alors que certains flirtent avec elle ? A ce qu'on dit, hein, à ce qu'on dit ; moi, je ne veux pas le savoir. Et, ne va pas croire que je sois jaloux, mais... m'est avis qu'elle apprécie moyennement. Sous son air d'indifférence, genre moi ça va et toi ça va ? je lui devine un sacré caractère, limite capricieux, si tu vois ce que je veux dire. Je suis timide, je le sais ; je n'ose pas ; je me dis qu'elle ne voudra jamais, qu'elle est trop belle pour moi. Pour d'autres, elle n'est pas belle du tout, je sais ; peut-être que je la trouve trop belle parce que je suis trop timide. Alors, que faire ? Elle a sa liberté, bien, je respecte ; mais alors, ça veut dire que j'ai la mienne aussi. Je ne la chasse pas, mais je ne la pourchasse pas non plus ; elle ne me fait pas d'avances, moi non plus. Mais elle doit savoir que, en ce qui me concerne, c'est quand elle veut, où elle veut. Un jour, c'était au début, il y a longtemps, j'ai essayé de la culbuter. A l'époque, je ne savais pas, je croyais que je pouvais la forcer. Maladroitement, soudainement, je me suis jeté sur elle. Elle s'est esquivée avec un air surpris, vaguement inquiet ; elle a cru que je faisais un malaise. C'était juste une envie.
Avec les femmes, des fois, je sais pourquoi je les veux. J'en ai eu une, une nuit, une brune callipyge ; tu sais ce que ça veut dire callipyge : avec des fesses monumentales, des fesses qu'il n'y a pas d'autre mot pour le dire, des fesses… rien que le mot déjà t'en as plein la bouche ; des fesses à fessées. Oui oui : des fesses à, plus loin, fessées. Je savais que je voulais prendre toutes ses fesses avec toutes mes mains, j'avais peur de ne pas en avoir assez. Une autre, je ne rêvais que de poser mes lèvres sur ses lèvres, que d'approcher mes lèvres de ses lèvres, au ralenti comme chez Peckinpah, jusqu'à crever d'une balle dans le ventre, jusqu'au contact de ses lèvres, que de m'appliquer à appliquer ma bouche exactement sur sa bouche, et de presser doucement la chair de mes lèvres contre la chair de ses lèvres. Ah ! elle avait une belle bouche. Donc, avec les femmes, je sais pourquoi je les veux mais avec la Mort, je ne sais pas, c'est comme ça. Ce n'est pas rien que pour le physique.
Peut-être que si j'avais en tête un projet, elle serait séduite. Un projet séduisant. Qu'est-ce que je pourrais faire avec la Mort ? Qu'est-ce qu'on peut faire ensemble ? Des enfants, non. Je ne suis pas sûr que ça l'intéresse, l'à venir, tout ça ; et elle n'est pas toute jeune. Faire une collaboration… Ouais... travailler ensemble, entreprendre, monter une boîte. Mmouais... Se cultiver peut-être, visiter des musées. Ça doit lui plaire, ça, les musées ressemblent tellement à des cimetières. S'engager politiquement ; ah ! oui, aller à des meetings, partager des valeurs qui sont les leurs, se faire promettre un avenir, applaudir les mots qui ne veulent pas dire quelque chose. Croire, tiens ! Avoir la foi et dans la joie déplacer les montagnes et dans la joie les mettre à côté, n'importe où, devant les autres. J'avais pensé écrire aussi, mais écrire quoi ? sur quoi ? Quand je pense à tout ce qui s'imprime, les journaux, les bouquins, qui rapportent l'avis des uns, qui rapportent la vie des autres, ça me donne le vertige et pas vraiment le courage de me jeter à l'eau. Écrire. Pourquoi pas de la musique, tant que j'y suis ?
En attendant, je lui fais des petits plaisirs. Je lui fais des petits cadeaux. Tu sais combien c'est difficile de faire des cadeaux à celle qu'on aime (je parle aux mecs. Les femmes entre elles, je ne sais pas. Ça se fait aussi des cadeaux les lesbiennes, mais elles doivent avoir moins de mal. Nous, ça doit être parce qu'on a du mâle que c'est difficile). Pour faire un vrai beau chouette cadeau qui ne lui déplaira pas, qu'elle aura près d'elle, qui lui deviendra familier, qu'on aura plaisir à lui voir porter, il faut d'abord le concevoir. Il faut y penser tout le temps sans prendre jamais la décision de l'acquérir. Il faut toujours refuser la meilleure idée qu'on s'en fait, en se disant que ce n'est qu'une idée de cadeau, une super idée d'un super cadeau peut-être, mais rien qu'une idée, pas le cadeau, pas son cadeau. Et puis un jour, la veille du jour du cadeau, ou l'avant-veille si tu dois faire un joli paquet, tu te trouves devant un objet et c'est le bon. Ce n'est pas celui que tu avais rêvé, mais c'est celui-là que tu prends pour elle. Tu le prends sous ton bras ou dans ta poche et tu sais que rien ne pourra lui arriver de mieux, parce que l'objet est venu à toi tellement tu l'as voulu. Dans l'affaire, tu n'étais rien qu'un porte-cadeau depuis le départ. C'est comme ça que je fais. Sinon, je m'occupe d'elle, ça me passe le temps aussi. Je l'emmène avec moi hors des sentiers battus, un peu plus loin, à l'aventure ; elle m'accompagne, la main sur mon épaule. J'aime assez la surprendre, mais attention, pas comme jouer à cache-cache ou bouh ! fais-moi peur ! Non, je lui montre des choses qu'elle ne connaît pas ; ce n'est pas bien compliqué vu qu'elle connaît rien. Et ça tombe bien, je suis curieux ; j'adore ça, pour elle je trouve, je découvre. Elle joue le jeu aussi me semble-t-il. Un jeu où il n'y a pas de règles, où l'on ne peut pas tricher. C'est sympa. Elle me stimule ; d'une certaine manière, grâce à elle, je me dépasse, je me surpasse. Et petit à petit, elle est devenue ma raison de vivre, mon horizon. Je suis avec elle, avec elle je suis. Hé ! c'est pas de l'amour, ça ? On ne fait pas un joli couple ? la Mort qui m'inspire et moi qui m'exprime. Je m'exprime, la Mort m'inspire.

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